Malick à Paris
- Sep 4, 2025
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Dimanche: Jour 1
20 février 2050, 06:42
Je suis arrivé ce matin. Mon avion a frôlé l’aube comme une aile cassée cherchant un refuge. Depuis mon hublot, Paris ressemblait à une carte froissée, endormie sous le ciel d’hiver. Je ne suis pas sûr que je réalise encore. Je suis ici. Je suis vraiment ici.
20 février 2050, 07:03
À l’aéroport, les annonces s’enchaînaient en français standard, net, rapide, sans pitié. Je comprenais. Mais avec ce décalage… comme si chaque mot me demandait un second souffle. J’ai souri au douanier en répétant la phrase que j’avais apprise : « Je viens pour recommencer. » Il a haussé un sourcil, tamponné mon passeport, et m’a rendu à la foule.
20 février 2050, 07:45
Je suis un arrière-petit-fils de la langue. Mon arrière-grand-mère, Colette, récitait des proverbes créoles et français pendant qu’elle épluchait des mangues sous le soleil des Antilles. Elle disait toujours que la langue, « c’est la maison qu’on porte dans la bouche. » Ma bouche a souvent tremblé sous son poids. Aujourd’hui, elle pèse plus lourd que jamais.
20 février 2050, 09:12
Le taxi filait à travers les banlieues grises. Les immeubles aux visages tristes, les murs graffités par des poèmes étouffés. Puis les boulevards se sont ouverts comme des pages anciennes. J’ai vu Notre-Dame, en partie restaurée, ses pierres lavées par les années de cendres et de révoltes. Paris n’est pas une carte postale. C’est une respiration. Rugueuse, inégale, pleine de silences.
20 février 2050, 10:30
Mon studio se trouve dans le 18e, à deux pas de la station Jules Joffrin. Les escaliers sentent le linge humide et les souvenirs oubliés. L’ascenseur est si étroit qu’on doit respirer en diagonale. Quand je suis entré, j’ai fermé la porte comme on ferme un journal intime. J’ai posé ma valise. Elle contient peu : quelques livres, un carnet, une photo froissée de Colette, et un dictionnaire Larousse.
20 février 2050, 13:14
J’ai ouvert la fenêtre. L’air coupait comme un fruit trop vert. J’ai entendu les voix de deux enfants jouant en bas, leur accent parisien tranchant, presque insolent. J’ai écouté. Pas pour comprendre — pour absorber. La rue, les klaxons, le chant lointain d’un violoniste dans le métro. Tout me parle, mais pas encore dans ma langue.
20 février 2050, 17:01
Je suis sorti acheter du pain. La boulangère a dit « Bonjour ! » d’une voix qui semblait me tester. J’ai répondu. Simplement. « Bonjour. Une baguette, s’il vous plaît. » Elle a souri. Je crois. Ou elle a eu pitié. Mais je n’ai pas eu honte. Ce moment, ce petit échange, valait mille heures d’application de grammaire.
20 février 2050, 20:42
J’ai marché longtemps, sans but. Mes pieds cherchent des repères que mon cœur n’a pas encore trouvés. Paris me paraît à la fois trop grande et trop intime. Comme un roman qu’on ne comprend qu’à la deuxième lecture. Pourtant, je sens que j’ai déjà tourné la première page.
20 février 2050, 23:27
J’apprendrai la ville comme on apprend un visage : les rides, les murmures, les silences. J’apprendrai le français comme un enfant réapprend son nom. Et peut-être qu’à force, je me souviendrai d’où je viens. De Colette. De ses silences pleins d’histoires. Et de cette langue qui ne m’a jamais oublié, même quand je ne la parlais plus.
Lundi: Jour 2
21 février 2050, 07:16
Ce matin, je me suis réveillé avant l’alarme. Le silence du studio était plus lourd que la veille. Je crois que le décalage horaire est une forme de solitude. Une sorte de désaccord entre le corps et le monde. J’ai ouvert les volets. Le ciel était couleur étain, dense, presque bas. Paris n’ouvre jamais les yeux en grand — elle entrouvre.
21 février 2050, 08:12
J’ai préparé un café trop amer et mangé une pomme en regardant la rue. Le trottoir mouillé brillait comme une cicatrice fraîche. Un vieux monsieur promenait un chien qui semblait avoir vécu plusieurs républiques. Je me suis senti jeune. Trop jeune pour comprendre les codes. Assez vieux pour sentir leur poids.
21 février 2050, 08:45
Aujourd’hui, j’ai fait ce que font ceux qui veulent appartenir : j’ai cherché un cours. Un vrai cours de français, pas un tutoriel sur une application avec des phrases qui ne sentent rien. J’ai trouvé une association pas loin, dans un centre culturel. On m’a parlé d’un atelier le mercredi matin. Niveau “intermédiaire avancé”, ce qui ne veut rien dire et tout à la fois.
21 février 2050, 09:08
J’ai marché jusqu’au canal Saint-Martin. Les quais avaient ce parfum de livres oubliés sous la pluie. J’ai vu des étudiants, des mères, des sans-abris, des pigeons gras. Chacun dans sa trajectoire. J’ai ressenti cette chose étrange : être là, au milieu, sans croiser vraiment aucun regard. Paris te regarde sans te voir. C’est une manière d’exister ici. Invisiblement.
21 février 2050, 11:22
J’ai ouvert mon carnet dans un café. L’encre a coulé plus vite que mes pensées. J’ai écrit : « Ce n’est pas une fuite. C’est une recherche. » Puis j’ai essayé de nommer ce que je cherche. Une appartenance ? Une voix ? Une version de moi qui aurait grandi ici, peut-être, si l’histoire avait tourné autrement. Ma langue est une arche. Je la traverse sans toujours savoir ce qui attend de l’autre côté.
21 février 2050, 13:37
Une femme au comptoir parlait de ses enfants. Elle articulait chaque mot comme une flamme. J’ai noté des expressions dans la marge. « Il faut bien faire avec. » « J’en peux plus des grèves. » « Il va encore pleuvoir demain. » Ce n’est pas dans les manuels, ces phrases-là. Elles sont vivantes. Et je veux parler vivant.
21 février 2050, 16:51
J’ai repensé à Colette. Elle écrivait rarement, mais elle racontait. Tout était une histoire, même l’achat d’un ananas ou la perte d’un bouton. Elle parlait avec un rythme que je retrouve ici, parfois, dans les bus, les couloirs, les monologues des passants. Comme si le français, le vrai, se murmurait entre les lignes, pas dans les pages.
21 février 2050, 19:44
Je suis rentré trempé. Une pluie fine, traîtresse, comme un secret mal gardé, s’était glissée dans mon manteau. En montant les escaliers, j’ai croisé ma voisine du dessus. Elle a hoché la tête, polie, distante. J’ai souri. Je n’ai pas parlé. Je ne suis pas encore prêt à exister ici à voix haute. Mais j’y travaille.
21 février 2050, 22:09
Demain, je commencerai un carnet sonore. Un journal en français. Tous les matins. Même trois phrases. Même une. Pour apprivoiser la langue. Pour qu’elle m’accueille. Et si elle refuse, je continuerai quand même. Parce que je suis venu pour construire. Même sur du silence.
Mardi: Jour 3
22 février 2050, 07:52
Aujourd’hui, je me suis levé avec un poids que je n’avais pas hier. Pas de tristesse. Un poids ancien. Celui des voix qui t’ont précédé. Il pleuvait encore. Une pluie droite, silencieuse, presque disciplinée. J’ai marché jusqu’au marché de l’Olive, dans le 18e. L’odeur des fruits mouillés, des épices, de la volaille crue me rappelait les marchés de mon enfance. Pas les mêmes langues, mais les mêmes gestes.
22 février 2050, 08:31
J’ai observé les visages. Beaucoup d’accents. Beaucoup de fatigue aussi. Les vendeurs criaient des mots que je connaissais sans les avoir vraiment appris. Ce français-là vient du ventre. Il sent le sel, la débrouille, la veille de fin de mois. C’est un français qui vit dans les creux de la République, pas dans ses hymnes.
22 février 2050, 10:05
J’ai acheté des tomates. Elles étaient ridées, un peu trop mûres. Comme moi, peut-être : arrivées après la saison idéale, mais encore pleines de goût. Le marchand m’a tendu un sac en papier. J’ai dit merci avec ma voix d’élève. Il n’a pas répondu. Il m’a simplement regardé. C’était suffisant. J’ai noté la scène dans mon carnet, entre deux pensées sur le passé.
22 février 2050, 11:44
En rentrant, j’ai écouté une vieille émission de radio où un linguiste parlait des accents. Il disait que l’accent, c’est la mémoire d’un peuple. Je me suis demandé quel peuple parle à travers moi. Peut-être que je suis plusieurs voix, mêlées, confuses, essayant d’atteindre une justesse que personne n’attend vraiment.
22 février 2050, 13:06
J’ai trouvé un cahier abandonné dans la cage d’escalier. Couverture verte, pages vides. Je l’ai pris. Peut-être par superstition. Peut-être parce que j’ai toujours cru que les objets nous trouvent quand les mots nous fuient. Dedans, j’ai écrit en lettres nettes : “Je suis ici, pas encore chez moi, mais déjà moins loin.”
22 février 2050, 14:23
Le français me résiste. Comme une porte lourde qu’on pousse sans être sûr qu’on en a la clé. Mais parfois, une phrase sort sans douleur, et elle brille comme une pièce qu’on croyait perdue. Aujourd’hui, c’était : “J’avance même quand je doute.” Je l’ai murmurée à voix basse en traversant la rue. Elle m’a tenu compagnie.
22 février 2050, 16:17
Je n’ai pas vu la Tour Eiffel aujourd’hui. Pas besoin. J’ai vu un homme tenir un parapluie pour une vieille dame sans dire un mot. J’ai vu un gamin courir après une pigeonne, rire dans un accent du 93. J’ai vu la ville dans ses coutures, pas sur ses affiches. Et ça me suffit pour vouloir rester.
22 février 2050, 18:45
Ce soir, j’ai fait chauffer une soupe trop salée. J’ai relu mes notes, corrigé mes fautes. Une par une. Comme on rebâtit une maison pierre après pierre. J’ai aussi écouté mes vieilles notes vocales. Ma voix tremblait au début. Maintenant elle hésite. Ce n’est pas la même chose.
22 février 2050, 21:13
Demain, j’irai à l’atelier. J’ai préparé mon sac : carnet, stylo, dictionnaire, courage. J’ai ajouté une photo de Colette. Elle me regarde comme si elle savait que je cherche plus que la langue. Comme si elle savait que ce que je construis ici, ce n’est pas une vie — c’est une continuité.
Mercredi: Jour 4
23 février 2050, 08:03
Ce matin, l’air avait cette odeur de linge humide qu’on oublie dans la machine. Je suis sorti plus tôt que d’habitude. Le sac au dos, un peu trop lourd. J’ai marché vite. Trop vite. Comme si j’avais peur d’arriver en retard à quelque chose que je ne connaissais pas encore. L’atelier.
23 février 2050, 08:47
Le centre culturel est une bâtisse en béton beige, fatiguée par les décennies. Une de ces constructions des années soixante-dix, carrée, fonctionnelle, sans charme apparent. Mais dès que j’ai franchi la porte, j’ai senti autre chose : la chaleur des voix. Le français, dans tous ses accents. Une cacophonie douce, comme un tissu effiloché qu’on continue à porter parce qu’il a connu nos histoires.
23 février 2050, 09:14
Nous étions une douzaine. Des visages qui racontaient l’Algérie, la Pologne, le Brésil, le Sénégal, la Chine, Haïti… et moi. Je me suis senti à la fois familier et étranger. On a commencé par se présenter. Chacun dans sa voix, chacun dans sa lutte. J’ai parlé avec mes mots à moi, mes mots encore jeunes, encore bancals. Personne n’a ri. Personne n’a corrigé. J’ai noté ça.
23 février 2050, 10:02
L’animatrice, une femme avec des boucles d’argent et une voix calme, a écrit au tableau : “la justesse avant la perfection.” Ça m’a frappé. Je crois que j’ai passé ma vie à chercher la perfection dans une langue que je connaissais mal. Aujourd’hui, pour la première fois, j’ai visé juste. Juste assez pour être compris. Juste assez pour me reconnaître.
23 février 2050, 11:20
L’exercice du jour : écrire une carte postale à quelqu’un qu’on aime. J’ai choisi Colette. C’était la première fois que je lui écrivais en français. Le vrai. Pas celui des souvenirs, mais celui d’aujourd’hui. Je lui ai dit que Paris était rude, mais pas hostile. Que j’apprenais à habiter le silence entre les mots. Que je l’entendais encore quand je prononçais “chez moi.”
23 février 2050, 13:10
À la pause, je suis resté seul sur un banc dehors, mon carnet sur les genoux. Une bourrasque a emporté une page. Je ne l’ai pas rattrapée. Elle est partie comme partent certaines choses qu’on n’écrira jamais. Je me suis dit que c’était bien ainsi. Que la perte fait aussi partie de l’apprentissage.
23 février 2050, 14:28
En revenant, on a lu nos textes à voix haute. Ma voix tremblait un peu. Mais elle a tenu. Elle a traversé la pièce sans s’excuser. C’est un petit miracle que seuls ceux qui apprennent une langue peuvent comprendre. Les mots sont sortis avec mon accent. Je ne l’ai pas masqué. Je ne l’ai pas poli. Je l’ai laissé être. Il est à moi.
23 février 2050, 17:35
En rentrant, j’ai croisé un jeune homme qui répétait ses verbes à haute voix dans le métro. Je me suis vu en lui. J’ai souri. Pas à lui. À moi. Parce que j’avance. Parce que je suis vivant dans une langue qui m’a longtemps paru étrangère. Et aujourd’hui, elle commence à me répondre.
23 février 2050, 20:10
Demain, j’irai m’inscrire à la médiathèque. Lire davantage. Parler davantage. Me taire quand il faut aussi. Je sens que quelque chose bouge en moi. Pas seulement la langue. Quelque chose de plus profond. Peut-être le début d’une voix.
Jeudi: Jour 5
24 février 2050, 09:17
Je suis allé à la médiathèque ce matin. Celle du 20e arrondissement. On m’avait dit qu’elle était grande, tranquille, bien chauffée. Et c’était vrai. Une odeur de papier ancien flottait à l’entrée. Les murs étaient tapissés de mots. Je me suis senti minuscule. Mais pas exclu.
24 février 2050, 09:42
L’inscription a été rapide. Une femme derrière le comptoir a tapé mon nom sans lever les yeux. J’ai signé un formulaire. J’ai reçu une carte. Plastique blanc, lettres rouges. Un accès, enfin, à un territoire dont j’ignorais les règles. J’ai pris un panier, comme au supermarché, et j’ai commencé à cueillir des livres.
24 février 2050, 10:08
Je n’ai pas choisi de grands auteurs. Pas encore. J’ai pris un roman jeunesse, un recueil de nouvelles, une grammaire illustrée, et un livre de cuisine. Le français est partout, je me suis dit. Dans les histoires, mais aussi dans les gestes de préparer, de goûter, de nourrir.
24 février 2050, 11:22
Assis dans un coin près d’une fenêtre, j’ai commencé à lire. Lentement. À haute voix, parfois. Les mots glissaient sur ma langue, certains accrochaient. Je les soulignais mentalement. Bordure. Ronronner. Trébucher. Des mots simples. Mais ils me frappaient par leur justesse. Ils m’appelaient.
24 février 2050, 12:16
En lisant, un souvenir m’a traversé sans prévenir. Colette, debout dans sa cuisine, un livre de contes posé à côté des patates. Elle lisait en remuant la marmite. Elle récitait des phrases à voix haute, les corrigeait en riant. Ce n’était pas l’école. C’était plus profond. C’était la langue comme héritage vivant. Elle me disait que chaque mot retenu était une main tendue au passé.
24 février 2050, 13:44
En quittant la médiathèque, j’ai remarqué une affiche près de la sortie. “Atelier d’écriture plurilingue – ouvert à tous les niveaux.” Je suis resté là, devant, quelques secondes. J’ai noté les horaires. Peut-être. Pas encore. Mais peut-être bientôt. L’idée d’écrire dans deux langues me trouble. Comme si deux mondes pouvaient cohabiter dans une seule ligne.
24 février 2050, 15:00
Sur le chemin du retour, j’ai appris un mot nouveau : flâner. C’était écrit sur une vitrine : “Ici, on flâne, on oublie le temps.” J’ai cherché. J’ai compris. Ce n’est pas marcher. Ce n’est pas traîner. C’est exister lentement. C’est exactement ce que je fais ici. Flâner à travers une ville, une langue, une mémoire.
24 février 2050, 18:30
Ce soir, j’ai cuisiné une soupe d’après le livre. J’ai prononcé chaque étape à voix haute comme une prière. Faire revenir les oignons. Ajouter l’ail. Verser l’eau. Le français est devenu chaleur, vapeur, goût. J’ai mangé seul, mais pas dans le silence. J’avais les mots pour me tenir compagnie.
24 février 2050, 21:50
Demain, j’irai au parc des Buttes-Chaumont. J’écrirai dehors, même s’il fait froid. J’ai envie d’essayer ce mot : flâner — pour de vrai. Pas juste pour apprendre. Pour ressentir. Peut-être qu’écrire, c’est aussi ça. Prendre son temps. Ne rien forcer. Laisser les mots venir. Même s’ils arrivent tard.
Vendredi: Jour 6
25 février 2050, 07:21
Je suis monté tôt aux Buttes-Chaumont. Les marches glissaient sous mes semelles mouillées. La ville était encore brumeuse, à peine réveillée. Les branches nues des arbres dessinaient des nerfs dans le ciel. Je me suis assis sur un banc en pierre, face à la colline. Mon carnet ouvert sur les genoux. Le stylo entre les doigts. Rien ne venait.
25 février 2050, 07:55
Il faisait froid, mais pas désagréable. Un froid franc, direct. Paris a cette manière de dire les choses : sans détour. Je crois que j’apprends à l’aimer pour ça. La ville ne flatte pas. Elle ne caresse pas. Elle existe. Et c’est à nous d’y faire notre place, pas l’inverse.
25 février 2050, 08:37
J’ai écrit un mot. Puis un autre. Des phrases simples. Courtes. J’ai parlé du ciel, du sol, de la fatigue. Puis j’ai parlé de Colette. Encore. Je ne peux pas écrire sans qu’elle surgisse quelque part. Elle me suit comme un accent persistant. Elle n’a jamais vu Paris. Mais c’est elle qui m’y a amené. C’est sa langue que j’essaie de rendre à la terre.
25 février 2050, 09:45
En redescendant, je suis passé par le kiosque en contrebas. J’ai acheté un petit journal littéraire. Le vendeur m’a tendu la monnaie sans un mot, mais avec un regard qui disait assez. En tournant les pages, j’ai lu un poème court. Le vers final m’a planté net : “Nous venons d’une langue oubliée, mais nos corps s’en souviennent.” J’ai relu. Trois fois. Ce vers m’appartient.
25 février 2050, 11:33
Je suis rentré à pied, lentement, en longeant les rues du 19e. Des façades écaillées, des murs couverts d’affiches déchirées, des volets clos. Et pourtant, partout, une forme de beauté. Ce n’est pas une ville-musée. C’est une ville vivante. Même ses ruines parlent.
25 février 2050, 14:08
Dans l’après-midi, j’ai reçu un appel inattendu. Un oncle oublié, côté maternel. Il avait appris que j’étais ici. Il habite à Montreuil, depuis trente ans. Il a dit que ma venue réveille des choses. Qu’il se souvenait des mots de Colette. Qu’elle chantait en coupant les ignames. Qu’elle parlait français quand elle voulait être entendue, mais créole quand elle voulait être crue.
25 février 2050, 15:46
Je l’ai écouté longtemps. Sa voix portait des lieux que je n’ai jamais vus. Des anecdotes mi-fabriquées, mi-héritées. Il m’a proposé de venir un jour, voir les photos, goûter la soupe qu’elle faisait. Il a dit qu’ici, il ne parle jamais créole. Mais qu’avec moi, il le pourrait peut-être. Un jour.
25 février 2050, 18:11
Ce soir, j’ai relu mes notes du jour. Mes phrases sont restées simples. Mais elles tenaient debout. Elles ne cherchaient pas à impressionner. Elles disaient juste : “Je suis ici.” Et parfois, c’est assez. J’ai bu un thé trop fort, les fenêtres fermées, le carnet ouvert. La page blanche suivante m’attendait. Je n’ai pas eu peur.
25 février 2050, 21:18
Demain, je retournerai à l’atelier. Avec autre chose à dire. Pas forcément plus juste. Mais plus ancrée. Ce n’est pas la langue seule que j’apprends. C’est une manière d’être. Une manière d’écrire sans trahir d’où je viens. Ni où je veux aller.
Samedi: Jour 7
26 février 2050, 08:12
Ce matin, le ciel était clair. Pour la première fois depuis mon arrivée. Un bleu net, lavé, presque naïf. J’ai pris cela comme un signe. J’ai enfilé ma veste, glissé mon carnet dans la poche intérieure, et je suis sorti. L’atelier m’attendait. Et moi, je ne fuyais plus.
26 février 2050, 08:39
Le centre était déjà animé quand je suis arrivé. Des voix flottaient dans le couloir, des rires étouffés. Une énergie douce, comme un foyer qu’on n’a pas encore appelé chez soi mais où l’on revient. La salle sentait le vieux bois et les feuilles remaniées. J’ai trouvé ma place sans chercher.
26 février 2050, 09:05
L’exercice du jour : écrire une lettre à soi-même, à celui ou celle qu’on était en partant. J’ai hésité. Puis j’ai écrit. Lentement. Une phrase après l’autre. Pas pour impressionner. Pas pour corriger. Juste pour dire ce qui méritait d’être dit.
26 février 2050, 09:47
Je lui ai parlé — à l’Elie d’avant. Celui qui faisait sa valise sans savoir ce qu’il emportait. Je lui ai dit que les mots viendraient. Qu’ils seraient parfois maladroits, parfois beaux, souvent les deux. Je lui ai dit qu’il entendrait son accent comme une dissonance au début, puis comme une note juste. Je lui ai dit de ne pas attendre l’approbation pour se sentir réel.
26 février 2050, 10:36
J’ai écrit sur le froid, sur les marchés, sur les silences partagés. Sur Colette. Sur sa voix que j’entends encore dans les creux du français. J’ai écrit que la langue est une maison sans serrure. Il faut juste oser entrer. Et oser rester.
26 février 2050, 11:48
Quand le temps de lecture est arrivé, je n’ai pas lu toute la lettre. Seulement un passage. Le plus simple. Celui qui disait : “Je suis là. J’apprends encore. Et je ne recule pas.” Mes mains tremblaient à peine. Ma voix non. Elle était posée. Ancrée. Mienne.
26 février 2050, 13:26
En sortant, j’ai marché jusqu’au Pont Alexandre III. Le soleil tapait l’eau comme une vieille guitare. J’ai regardé les bateaux passer. Lents, droits, sans feu d’artifice. J’ai aimé cette image. J’ai pensé : c’est ça, ma langue. Ce fleuve. Ce silence après la tempête. Ce mouvement sans bruit.
26 février 2050, 15:02
De retour au studio, j’ai accroché la carte de bibliothèque au mur. Juste à côté de la photo de Colette. J’ai collé la première page de mon carnet en-dessous. Celle où j’avais écrit : “Je suis ici, pas encore chez moi, mais déjà moins loin.” J’ai ajouté en dessous, au crayon : “Maintenant, je sais marcher.”
26 février 2050, 18:19
Il n’y aura pas de dernière note. Seulement celle-ci. Parce que les histoires qui comptent ne se terminent pas. Elles se plantent. Elles poussent. Lentement. Comme une langue. Comme un souvenir. Comme une vie qu’on décide, un matin, d’écrire soi-même — et cette fois, sans traducteur.





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